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Juin 1940 à St Pierre du Vauvray
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Nos collègues MM. François Fermanel et Patrick Masson ont recueilli, dans les archives de la mairie de Saint Pierre du Vauvray, le rapport détaillé de ce qui s'y est passé lors des journées de juin 1940 qui ont vu l'armée allemande conquérir notre région.

Le Président de la Délégation Spéciale de SAINT PIERRE du VAUVRAY.

à monsieur le préfet de l'Eure

A la date du 13 juin, je vous ai adressé de Montluçon un rapport sur les événements qui s'étaient déroulés à SAINT PIERRE DU VAUVRAY pendant la journée du 9 juin et qui avaient amené l' exode de la population. Ce rapport rédigé hâtivement et d'après mes seuls souvenirs présente des lacunes et quelques inexactitudes de détail. Depuis mon retour, j'ai recueilli des témoignages qui me permettent d'y apporter quelques rectifications et c'est ce rapport ainsi rectifié que j'ai l'honneur de vous adresser ci-dessous.

La journée avait commencé dans un calme relatif; un certain nombre de personnes étaient parties, mais ou pouvait les dénombrer et l'on parlait d'elles sans indulgence. Les deux ponts étaient toujours là et le flot des réfugiés coulait à travers le village. On ne croyait pas à un danger immédiat.

Mais dans le courant de la matinée des bruits pessimistes circulèrent. On se répétait que toute la rive droite de la Seine était évacuée, que les Allemands avaient déjà réussi à traverser le fleuve en divers points, et que Saint Pierre allait être le théâtre d'une grande bataille. De nombreux avions sillonnaient le ciel, et il y eut même un bref combat aérien, dont ont pu suivre, à la jumelle, les péripéties. Une certaine nervosité se manifesta; bon nombre de personnes partirent et d'autres firent leurs préparatifs de départ.

Aux environs de midi, un crépitement de mitrailleuses se fit entendre à la tête du pont d'Andé. Les soldats de garde avaient repéré parmi les réfugiés un groupe de quatre motocyclettes allemandes et les avaient accueillis par une salve efficace; une des motocyclettes était restée sur le terrain et fut rapportée comme trophée.

Une heure après, une forte explosion nous apprit que le pont d'Andé venait de sauter.

La nervosité devint de l'inquiétude. Néanmoins la pensée que le pont était coupé paraissait rassurante jusqu'à un certain point.

A 14 heures, un officier vint m'inviter à faire sortit du village le plus rapidement possible les réfugiés qui, se croyant en sûreté après la destruction du pont, s'étaient arrêtés pour se reposer et pour manger. Ils étaient environ deux cents. Je leur communiquai cet ordre avec l'aide du garde-champêtre et du curé, et ils disparurent peu à peu mais l'inquiétude augmenta. Elle devint de la consternation lorsqu'on apprit que le personnel du chemin de fer se repliait sur Brionne et que la receveuse des Postes se préparait à évacuer son bureau. Les départs se firent beaucoup plus nombreux.

C'est vers 15 heures trente que le pont de Saint Pierre sauta à son tour. La déflagration fut tellement violente qu'on eut pu croire à un tremblement de terre. Les maisons oscillèrent, les portes et les fenêtres furent enfoncées, les vitres, ardoises et tuiles tombèrent avec fracas et les débris du pont furent projetés à des distances atteignant parfois 400 mètres.

Alors ce fut l'affolement. En moins d'une demi-heure la route fut couverte d'une foule d'autos, voitures, bicyclettes, voitures à bras, brouettes et piétons qui se hâtaient vers Louviers. Tous mes efforts pour enrayer cette panique furent vains. A18 heures il ne restait pas plus de 100 personnes.

Les commerçants avaient suivi le mouvement; toutes les boutiques d'alimentation étaient fermées, sauf une. C'était la menace de la famine pour le lendemain.

Quelques officiers, commandant les troupes de la défense se trouvaient réunis à la mairie, je leur demandai s'il convenait de faire évacuer complètement le village; leurs avis ne furent pas unanimes, beaucoup d'entre deux pensant qu'il fallait éviter l'encombrement des routes et que, d'ailleurs il y avait autant de danger à suivre les routes qu'à rester dans le pays. Je leur demandai alors s'ils pouvaient me promettre de me donner le lendemain du pain pour les habitants restants. Sur leur réponse négative, et d'accord avec mon collègue M. VAISSE, je fis prévenir les habitants restants que nous les autorisions à partir ou à demeurer suivant leur propre initiative. et que nous adressions nos remerciements à ceux qui étaient restés jusqu'au dernier moment.

Sitôt après la publication de cet avis un certain nombre d'habitants viment me trouver individuellement pour me demander conseiL A tous, je répondis qu'en raison de la tournure prise par les événements, et bien que je n'eusse reçu aucun ordre d'évacuation, je trouvais plus prudent de partir. Je ne leur cachai pas que je me proposais de partir moi-même le lendemain matin, et je vous rendis compte de tout cela par une lettre que je remis à Mme MARTI N, receveuse des Postes, qui faisant ses préparatifs de départ.

Il avait été convenu entre mon collègue M. VAISSE et moi que nous ne partirions qu'au dernier moment, et dans sa voiture. Ceci avait l'avantage de rendre ma propre voiture libre et de me permettre d'en faire profiter d'autres personnes. Je la mis à la disposition de la directrice de l'Ecole, Melle FORESTIER, à charge pour elle de trouver un conducteur et d'emmener une autre institutrice, Melle FUAN, avec les parents de celle-ci, octogénaires.

Le soir vint. A 22 heures, le garde-champêtre, m'avertit que les Allemands essayaient de traverser la Seine en aval. Je m'en fus aux renseignements auprès des officiers de la défense. Ils furent surpris de me voir encore là, mais ils me confirmèrent le renseignement que m'avait donné le garde-champêtre, et m'informèrent qu'ils s'attendaient à une nuit dramatique. J'allai prévenir aussitôt M. VAISSE, dont la maison au bord de la Seine était particulièrement exposée. Il prépara sa voiture, y fit monter sa femme et vint me prendre chez moi. Nous résolument alors de nous mettre en attente en haut de la côte, sur la route de Paris, derrière la ferme du Vieux Rouen et d'agir ensuite suivant les événements.

Pendant que nous montions la côte, la bataille commença entre les deux rives de la Seine; ce fut d'abord un duel de mitrailleuses, puis aussitôt après, la voix du canon s'y mêla. Effrayés par la fusillade et la canonnade, une partie des habitants restants se hâtèrent de s'éloigner. Les derniers que nous vîmes passer vers une heure du matin, furent le garde-champêtre et Melle CHAPELET, qui se réfugiaient en bicyclette à Ailly. Il ne devait plus guère rester qu'une quarantaine de personnes dans SAINT PIERRE.

A 3 heures trente, comme la bataille s'étendait et que notre présence était désormais sans objet, nous profitâmes des premières lueurs du petit jour pour prendre à notre tour le chemin de l'exil. i,

Une heure après, SAINT PIERRE était entre les mains des Allemands.

Le rapport ci-dessus est annexé au PV de la séance de la Délégation Spéciale tenue le 21 août 1940 et figurant au registre des délibérations du Conseil municipal de Saint Pierre du Vauvray

Séance de la Délégation Spéciale de Saint Pierre du Vauvray du 21 août 1940

Bilan de la bataille qui s'est déroulée à Saint Pierre du Vauvray dans la soirée du 9 juin et la matinée du 10.

Morts : 29 soldats (11 français, 8 anglais, 10 allemands) 5 civils ( les deux demoiselles Noinville, Mme Taton, M. Croissant et M. Vasse, ce dernier probablement fusillé) A l'exception d'un officier allemand, inhumé dans le cimetière, tous les morts ont été enterrés sur place.

Bâtiments : 17 maisons détruites, 5 gravement endommagées, presque toutes les vitres du pays brisées par l'explosion du pont et un grand nombre de portes et fenêtres arrachées. Pillage : presque toutes les maisons ont été pillées.

A la mairie, tous les imprimés, un certain nombre de documents et une machine à écrire ont disparus.

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