Société d'Etudes Diverses
de Louviers et de sa région

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Louviers en 1870 vu par Mme Guynemer
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Louviers et les débuts de la Guerre de 1870 vus par l'épouse du sous-préfet Guynemer.
Un article de M. Bernard BODINIER, d'après le journal de Mme Guynemer, article publié dans le N°120 de Connaissances de l'Eure, d'avril 2001.
Louise Antonine Lyon est née en 1837. Anglaise (et catholique) elle épouse le  1er août 1856 Auguste Guynemer, catholique aussi, né à Lyon en 1824 d'un père officier d'Empire. Ils auront deux enfants :  Paul Achille, officier, obligé de démissionner de l'armée après plusieurs duels, qui épouse la sœur d'un comte et député du Calvados et en a un fils, Georges, le futur aviateur(1) et une fille qui épousera un comte, conseiller d'ambassade dont elle divorcera.
Docteur en droit, Auguste Guynemer a été un temps dans les affaires à Paris(2) avant d'être envoyé comme sous-préfet à Saverne, en août 1865. Il est nommé à Louviers le 31 janvier 1870, ce qui lui convient sur le plan familial, sa mère possédant au Thuit, près des Andelys. un château avec son parc, une maison, un lavoir, deux fermes, des bois, le tout couvrant environ 280 ha. Ses revenus sont alors plus que confortables puisqu'il dispose de 70 000 f de rente, dont 45 000 sur l'Etat, le reste en obligations. Il arrive à Louviers le samedi 12 février. Le Publicateur signale ainsi sa venue : « Arrivé samedi à Louviers, M. le sous-préfet Guynemer a reçu dimanche à l'hôtel de la sous-préfecture les visites des fonctionnaires publics. Avant hier et hier, il présidait aux opérations du tirage au sort des cantons du Neubourg et d'Amfreville ». Pendant les sept mois de son séjour lovérien, la presse signale très sobrement ses activités. Il démissionne dès l'annonce de la chute de l'Empire (sa démission n'est pas évoquée dans Le Publicateur qui publie le discours de son successeur et fait allusion au renvoi du préfet remplacé par un ancien commissaire de la République de 1848) et, après un bref passage à Paris où il a tenté de s'engager dans la Garde nationale, il rejoint sa famille partie à Dieppe quelques jours plus tôt et embarque pour l'Angleterre. Il rentre en France à la fin du mois de février 1870, assiste, avec sa famille qui l'a rejoint, aux tout débuts de la Commune de Paris puis se réfugie au Thuit. Il mourra en avril 1900 et sa femme vendit alors le château du Thuit.
Anglaise, Mme Guynemer parle et écrit fort bien le français, ce qui rend la lecture de son journal(3) facile. Tout au plus peut-on remarquer qu'elle utilise rarement des signes de ponctuation au milieu de ses paragraphes et qu'elle ne met donc pas de majuscules(4), mais les phrases sont tournées avec élégance et elle ne commet pas de faute. Elle a visiblement décidé d'écrire son journal systématiquement. Elle en a tenu un avant d'arriver à Louviers où elle commence le deuxième qui nous intéresse ici et porte sur la période janvier 1870-mars 1871... Qu'est devenu le premier? Ce journal n'est pas fait pour être conservé secrètement par son auteur. Il s'adresse à quelqu'un(5), sans doute un membre de la famille ou une amie proche mais on ignore la personnalité du destinataire. Elle n'écrit pas au jour le jour mais de loin en loin. Toutefois, les dates se rapprochent en juillet et août 1870. Il lui arrive de ne pas préciser la date exacte mais on peut la retrouver. Son originalité tient au fait que Mme Guynemer inclut dans son journal des lettres qu'elle reçoit, des articles de journaux, des satires, des caricatures(anglaises), des cartes de vœux... A côté de ses réflexions sur Louviers et ses habitants, elle donne toute une série de remarques sur la vie politique, la guerre, vue de France et d'Angleterre... Elle est très bien informée, de par la position de son mari mais également par la lecture de journaux français et anglais. Elle livre sa vision et sa version des événements politiques et militaires qui meurtrissent alors la France qu'elle considère vraiment comme  son  pays,  n'hésitant  pas  à  critiquer l'Angleterre.

Notes 1 à 5
1-Dont une rue de la ville porte le nom.
2-Ces deux intérêts, pour le droit et les affaires, lui vien­nent-ils de ses  grands-pères ? L'un avait été président d'un tribunal civil, l'autre propriétaire des forges de Clavières en Berry et conseiller général de l'lndre.
3-Archives Départementales de Eure, 1 J 834.
4-Nous avons restitué une ponctuation normale pour faciliter la lecture.
5-En mai 1870, elle écrit : "Je vous envoie la
constitution" et le 27mars 1871  "Je ne puis rien vous écrire".

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                     

                   

Paris 1er février 1870
Le ministère de janvier(6) a été favorable à mon mari. Ce matin le Journal Officiel publiait sa nomination de sous-préfet à Louviers Eure. Bien que Louviers ne soit nominativement que la deuxième ville du département de l'Eure, elle en est réellement la première, Evreux n'étant habité que par des rentiers et des fonctionnaires. Louviers une ville manufacturière de douze mille âmes. Aller à Louviers est un grand avantage pour M. G.(7) car sa mère a une propriété à deux lieues de Louviers, Le Thuit, l'endroit le plus beau et le plus ennuyeux du monde(8).
Mars 1870
La sous-préfecture de Louviers est un vilain petit cottage anglais à deux étages ayant au rez-de-chaussée des salons exigus, une salle à manger pouvant à peine contenir 18 personnes et le cabinet du sous-préfet ; au premier, quatre chambres passables ;  au second, deux chambres habitables, des cellules de domestique plus une lingerie. Pas de grand salon, pas d'office, rien pour les réceptions qu'une cuisine humide dans le sous-sol. Cette maison joujou est pauvrement meublée, salement tenue et se trouve entre un jardin grand comme un mouchoir et une cour assez triste J'avais le cœur serré en entrant dans cette niche... Le caractère normand ne me plaisait qu'à moitié. Ce sont tous des gens intéressés sans noblesse de sentiments, ne pensant qu'à l'argent, ne vivant que pour amasser.
Nous avons fait plus de 300 visites et nous n'avons été reçus que dans quatre ou cinq maisons. Ici les femmes aident leur mari dans les affaires et ne sont point visibles les jours de la semaine. Plus d'une est elle-même venue m'ouvrir la porte et voyant la voiture disait qu'elle n'y était pas.
Les Louvoisiennes(sic) sont peu bonnes personnes, elles sont vulgaires sans avoir la bonasserie de la vulgarité. Les habitants des châteaux ne sont pas encore arrivés. La ville est jolie coupée de mille ruisseaux sur lesquels on a jeté des ponts de tous les genres. Chaque habitant a sa maison et presque chaque maison son jardin. Louviers ressemble à une ville de paravents chinois, eaux, ponts, saules pleureurs, petits jardins, petits cottages. Il ne manque que les pagodes.
Avril 1870
Le plébiscite ! on en parle, on en reparle, on y pense, on en rêve, on en enrage, on s'en réjouit, on y a foi, on s'en désespère, on le désire, on le redoute selon les opinions ou son tempérament. M. G. ne dit rien mais il s'en occupe nuit et jour Il ne dort ni ne mange. Il ne fait rien mais plus rien que penser à semer des oui à étouffer les non(9)... Le sous-préfet fait sa tournée, une tournée qui va dans les plus petits villages. Etant très juste, très doux dans ses procédés, il est bien reçu partout et chaque jour son influence s'étend. Ce qui contrarie visiblement MM. les républicains qui ne trouvent rien à dire sur lui.
Notes 6 à 9
6-Il s'agit du ministère Ollivier qui a été formé le 2 janvier et dont elle donne la liste.
7-Elle appelle très souvent ainsi son mari sauf lorsqu'elle écrit son nom en entier. Et nous garderons cette expression, comme nous désignerons la femme du sous-préfet par Mme G.
8-De fait, du Thuit on dispose d'un panorama remarquable sur la vallée de la Seine, tant vers Les Andelys qu'en aval. Mais ce n'est qu'un village d'une centaine d'habitants.
9-Il s'agit du plébiscite de mai 1870 et on retrouve là la mission politique du sous-préfet transformé en agent élec­toral du gouvernement.
On se contentera dans cet article de citer les passages qui parlent de son séjour   à Louviers et des débuts de la guerre de 1870.

 

                    

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mai 1870
Il  y a eu un bal à la préfecture d'Evreux pour le concours régional. Le temps était splendide. Il y avait un banquet de 400 couverts sous la tente. Le petit préfet a surmonté sa timidité naturelle et a prononcé un discours sans trop bredouiller. Enfin tout s'est bien passé. Mme Tourangin, la femme du préfet, charmante et gracieuse au possible, est le véritable préfet. J'eusse trouvé le bal joli si je n'avais vu la préfecture de Strasbourg. Ici tout était bien mais fort bourgeois. L'éclairage était insuffisant et les rafraîchissements laissaient à désirer. Il y avait quelques toilettes, beaucoup de diamants, beaucoup de gens des environs, peu d'habitants d'Evreux. L'amiral La Roncière Le Nourry(10) très aimable avec les dames malgré ses 60 ans. Mme Rouland, femme du receveur général, fille du directeur de la banque, surnommée robinet d'eau tiède parce qu'elle parle, parle, parle et dit mille banalités charmantes sur le même ton sans vous laisser le temps de placer un mot...
Le lendemain du bal, nous sommes allés à Paris demander si l'on voulait accepter M. Janvier de La Motte comme conseiller général(11)... Il avait été préfet à Evreux(12) et pendant son administration avait commis de grandes fautes. Il scandalisait son chef-lieu par sa conduite privée. Il amenait à la préfecture des actrices et danseuses. Quand il voulait quelques jolies femmes pour orner un dîner de garçons, il envoyait une dépêche à un de ses amis de Paris ainsi conçue : « Envoyez immédiatement 2,3 ou 4 langoustes bien fraîches ». Son ami savait ce que cela voulait dire et expédiait sur le champ Mlle Schneider du Palais Royal, Mlle Blanche d'Antigny ou quelque princesse de la rampe... Ce préfet viveur faisait des choses incroyables. Une fois, il promit la Légion d'Honneur à un maître meunier très riche en échange d'un service pécuniaire une autre fois, il faisait nommer député un homme qui lui avait prêté 50 000 francs. Il avait ruiné sa femme... Il était adoré des femmes du peuple parce qu'il dansait avec elles aux bals publics et qu'il les amusait... Il dépensa 2 ou 3 millions pour un concours régional auquel il invita l'Empereur et l'Impératrice qui acceptèrent l'invitation. La fête fut digne des mille et une nuits mais le soir une fusée mal lancée tomba sur le toit en chaume d’un cottage modèle. Le feu s'y mit, l'incendie se propagea et il y eut de très graves accidents dont on se garda bien de parler..
M. G. avait été camarade collège de ce viveur.. L'Impératrice l'avait surnommé le plus aimable des préfets...

Juin 1870, Le Thuit
Jamais on n'a eu un été plus brûlant...
19 juillet 1870
Les journaux disent que la guerre est commencée depuis mardi soir On peut s'attendre à des coups de feu isolés à des rencontres d'avant-garde... mais il ne faut pas compter sur des événements militaires avant huit jours...
Notes 10 à 12
10- Alors conseiller général bonapartiste d'Evreux sud. Député en 1876, il meurt en 1882.
11 - Il s'agit de l'ancien préfet qui envisage donc de faire une carrière politique dans l'Eure et qui pense, pour commencer, à un siège de conseiller général dans l'arrondissement de Louviers. De fait, il se présente dans le canton du Neubourg et bat le sortant en juin 1870. Il deviendra député de l'ar­rondissement de Bemay en 1872 et le restera jusqu'à ta mort en 1884.
12- De 1856 à 1868 où il est mis en disponibilité et obligé de quitter Evreux à la suite de la perte d'un procès qui lui avait été intenté par un avoué qu'il avait insulté publique­ment. Son départ avait donné lieu à des manifestations populaires, des milliers de personnes l'accompagnant à la gare, en particulier les pompiers. Homme de terrain, il avait su conquérir par une bonhomie et une truculence qui font rire et flattent l'auditeur. Ses circulaires électorales sont d'une remarquable habileté, mélange de rouerie et de feinte candeur... A l'entendre, ce sont toujours les adversaires du gouvernement qui l'obligent à intervenir.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

12 août
Aujourd'hui 12 août, anniversaire de notre mariage. Il y a quatorze ans que je suis la femme de l'homme le plus honnête, le plus loyal, le plus honorable que l'on puisse trouver, serait-on armé de la lanterne de Diogène ou du flambeau de la vérité...
C'est jour des pauvres. Ils sont venus chercher leurs bons de pain et de viande. Ils demandent des nouvelles de la guerre. Hélas, il n'y en a point. On fait appel à tous les hommes de bonne volonté pour la Garde natio­nale mais les 250 volontaires inscrits sont tous ouvriers fileurs. M. Guynemer est loin d'être satisfait et, même, il se défie de cet empressement à se faire inscrire, les fileurs étant connus pour leurs opinions rouge sang. On dit que les démocrates ou républicains veulent pro­fiter de la guerre et de la préoccupation à l'extérieur pour s’emparer du pouvoir.
La Garde nationale se réunit à Louviers la semaine prochaine...
8 août
Ce matin on a quêté pour les blessés. On demandait du vieux linge, de la charpie, des draps. Sur une cinquantaine de maisons, nous n'avons eu que deux ou trois refus. Chacun donne ce qu'il peut... M. G. explique que Mac Mahon a été battu parce qu'il n'avait que 33 000 hommes, tandis que les Prussiens en avaient 144 000... Nous avons été écrasés par le nombre.
Août 1870
Nous sommes tristes et découragés. On ne nous annon­ce que défaite sur défaite(14)... Ici tout le monde est consterné. Les ouvriers quittent leurs ateliers pour venir lire les dépêches. On en reçoit d'heure en heure plus décourageantes les unes que les autres. Les hommes lisent et relisent sans rien dire... Les femmes commentent les événements, ne comprenant pas que des Français soient vaincus. Près de cent à deux cents personnes stationnent devant la grille de la sous-préfecture... C'est dimanche, notre jour de réception mais on n’a pas le courage de recevoir... Cette chère et belle Alsace envahie, cernée, baignée dans son sang, cette pensée nous serre le cœur.
Tous les fonctionnaires sont réunis dans le cabinet de M. Guynemer. Les dépêches sont si nombreuses qu'il faut prier quelques personnes de bonne volonté de les recopier. Tout le monde garde le silence c'est un deuil général.
Juillet 1870
De tous côtés se forment des comités pour venir au secours des blessés et des familles des militaires. Le comité de Messieurs de Louviers s'est réuni aujour­d'hui pour la première fois. La séance a été orageuse. Ils ont décidé qu'ils feraient un amendement. Cet amendement était déjà rédigé par M. Dibon(13), un vieil orléaniste. M. G. a cru devoir prendre la parole. Il a tant et si bien parlé qu'au grand déplaisir de l'auteur, on a nommé trois personnes pour examiner l'amen­dement... C'est un véritable déclassé que ce journaliste (venu la voir pour la féliciter de l'intervention précé­dente du sous-préfet). Je ne sais pas s'il a sa place dans la création (plusieurs lignes du texte sont rayées, comme si Mme G. regrettait d'avoir été si dure). Il doit être socialiste et envieux ; c'est écrit sur son visage...
14 août
Ici c'est un tohu-bohu incroyable. On lance 1 000 mobiles sur la ville(15). Voilà des hommes à loger, à nourrir et, on peut dire, à habiller. L'intendance leur a promis des habits. On n'en trouve pas en un jour(16). Des couvertures, il faut le temps de les faire venir. Et ils allaient bien mourir de faim si le sous-préfet n'avait eu l'idée de faire construire dans des remises de grands fourneaux...
Les ouvriers sont mécontents, le travail va manquer... Nous attendons toujours et cette attente donne la fièvre. Personne ne peut rester en place... Il semble que les jours soient de 48 heures. On vit double.
15 août
Le 15 août a été bien triste... On a chanté une grand-messe mais on a omis le Te Deum(17) et le Gloria car il n'y avait pas de quoi se réjouir. Le sous-préfet, les officiers des gardes mobiles, tous les fonctionnaires se sont rendus à 1' église en uniforme... Le curé a récité des prières pour les soldats tués et les survivants... La tristesse était grande... Il n'y a eu le soir ni musique, ni illumination. On était d'autant plus accablé que quelques jours avant la fausse nouvelle d'une victoire était arrivée de Paris jusqu'à Elbeuf. La ville entière avait illuminé...
18 août
On ne garde que les dépêches qui impressionnent notre bien calme et bien tranquille petite ville. Les fabriques continuent à marcher quoique lentement... Les mobiles continuent a faire l'exercice(18)... Le sous-préfet continue à noircir du papier et l'eau de l'Eure continue à couler ! Le soleil brille. On fait des prières pour la pluie qui ne vient pas et contre les Prussiens qui viennent
27 août
Pas de dépêches de Paris !... Louviers a l'air d'une ville en deuil chacun s'aborde avec une phrase de condoléances... Toutes les villes sont remplies d'espions prussiens qui se cachent sous tous les déguisements possibles(20)...

29 août
On forme ici une Garde nationale à la tête de laquelle est mon mari. On prend ses mesures pour envoyer enfants et bijoux en Angleterre au moindre danger sérieux. Le valet de chambre revient de Paris tout y est tranquille... il paraît qu'on fait de grands préparatifs pour soutenir le siège...
Les gens de campagne sont dans la consternation mais pleins de courage. Il n'en est pas de même des bour­geois. Ce sont des trembleurs qui ne pensent nullement au pays mais à leur argent avant tout... Il y a un fabri­cant qui décourage la population disant qu'il faut rece­voir l'ennemi avec douceur et lui donner ce qu'il demande. Sans cela les représailles seront sanglantes... Les châteaux se conduisent noblement... En somme la noblesse et les paysans se conduisent bravement, les gens d'argent se conduisent en fils de juifs.

22 août
Depuis 5 ou 6 jours, on n'avait plus de nouvelles du théâtre de la guerre.
Les dépêches prussiennes qui nous arrivaient par les journaux anglais parlaient sans cesse de leurs victoires(19)...

Notes 13 à 20
13-Paul Adolphe Dibon, né en 1799, négociant puis propriétaire, est élu conseiller municipal en 1837 et le reste jusqu'en août 1870 où il n'est pas réélu. Il a aussi été conseiller d'arrondissement en 1831. On lui doit un Essai historique sur Louviers, paru en 1836.
14-Wissembourg, le 4 août, Woerth, Froeschwiller et Forbach, le 6.
15-Le 1er bataillon de gardes mobiles de l'Eure est composé par des soldats des arrondissements des Andelys et de Louviers, et est regroupé dans cette dernière ville le 18 août. Les mobiles sont tous logés chez l'habitant, la ville n'ayant pas de caserne.
16-L'équipement fut effectivement très lent. Il fallut attendre le 19 septembre pour qu'il soit complet.
17- Chant latin de louanges et d'actions de grâces, généralement pour célébrer un heureux événement, une victoire
18-A raison de 4 h par jour. Ils quittent Louviers le 20 septembre.
19-De fait, l'armée française subit les défaites de Borny (14 août). Rezonville-Gravelotte (16 août) et Saint-Privat (18
août). Ce qui amène le maréchal Bazaine à se réfugier dans Metz où il est encerclé et capitule le 27 octobre.
20-Elle suit d'ailleurs un homme qu'elle prend pour un espion parce que vêtu en ouvrier, il était trop élégant, avait des ongles propres. Elle n'a pas osé raconter l'histoire tout de suite à son mari qu'elle ne met au courant que le lendemain. Le sous-préfet se montre incrédule. Mais le soir une dépêche arrive, demandant d'arrêter un révolutionnaire qui parcourait le département. Le signalement correspondait !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

sans date mais sûrement début septembre
Sedan(21)
Tous les fonctionnaires qui voulaient rester fidèles à Napoléon III donnèrent leur démission. M. G. envoya la sienne au préfet... On ne dormait plus, on ne mangeait plus. La sous-préfecture était toujours pleine de monde... Pour comble de malheur, ma belle-mère arriva du Thuit se réfugier près de nous...
 (M. G. envoie sa mère, sa femme, ses deux enfants, accompagnés de deux bonnes - dont une allemande - et une institutrice allemande à Dieppe d'où ils pensent s'embarquer, pour l'Angleterre. Mais le court séjour à Dieppe fut angoissant, notamment en raison de la belle-mère qui tombe malade et qui partira la première).
Dans une ville des plus républicaines où toutes les nuits des troupes de francs-tireurs parcourent les rues en vociférant la Marseillaise avec accompagnement de jurons et menaces contre les riches.
(Deux jours plus tard, M. G. les rejoint à Dieppe après avoir cédé son poste à Fontaine, avocat, nommé par Gambetta dès le 4 septembre, et tenté de s'engager dans la Garde nationale de Paris où il s'est rendu au début septembre. Il a à peine quitté la capitale que la ville est fermée et que le siège commence(22). Mme G. raconte alors le départ de son mari de Louviers).
M. Fontaine arriva en vrai spartiate avec son sac de nuit et sa bonne volonté. Il se fit conduire chez le député Guillaume Petit qui eut la bonté de lui prêter une paire de draps... Ensuite M. G. l'emmena à la sous-pré­fecture en voiture... Le lendemain,(il demande à M. G.) de lui prêter son uniforme. M. Guynemer consentit à lui prêter l'habit, tout en lui faisant remarquer qu'il était orné de l'aigle impériale. Mais ceci était indifférent à notre avocat... Après l'habit, il demande l'épée puis la ceinture, puis le képi. Ici, M. Guynemer fit quelques difficultés. Après le képi, il demande le pantalon. M. Guynemer fit encore plus de difficultés. Le sous-préfet avait emprunté l'uniforme pour un jour. Il le garda si longtemps que M. G. fut obligé, au bout de six ou huit mois(23), de le prier de lui rendre ses galons ou de les lui rembourser. Ce pauvre Monsieur Fontaine(24) répondit par une lettre piteuse, disant qu'il était fort gêné et ne pouvait payer cet uniforme. Et M. G., par bonté d'âme, reprit tout le costume, y com­pris le pantalon.

Notes 21 à 24
21-Napoléon III capitule le 2 septembre et est fait prisonnier.
22-En fait, le 19 septembre.
23-Il faut rappeler que Guynemer est parti aussitôt en Angleterre et qu'il n'est revenu en France qu'au mois de février suivant.
24-Il est resté sous-préfet de Louviers jusqu'en avril 1871.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

Après le 4 septembre, les républicains triomphants se permirent mille plaisanteries de bon goût. Ils menaçaient les uns, injuriaient les autres et collaient des affiches écrites à la main aux portes des personnes qui n’étaient pas sympathiques à leur parti. En voici une qu'on a trouvée à la porte du presbytère de Louviers le 11 septembre.
          Ci-gît un coquin de curé
          A prendre et à brûler
          Les dévotes à étrangler
          Et l'église à vider
          Vive la république.

Ce curé était un brave homme obèse..., violent, san­guin, bon vivant... Il avait à se plaindre du maire(25) et racontait ses griefs à qui voulait les entendre. Il était plus charitable de fait que de parole... Faisant pendant au curé, il y avait la grosse supérieure du couvent de la Miséricorde de Louviers... Femme capable, intrigante, tenant la ville dans sa main, remplaçant le tact par l'à ­propos et la finesse par la finasserie, bonne femme au demeurant qui en hauteur et en largeur représentait aussi bien son couvent que le curé sa cathédrale(26)... Il y avait aussi un autre curé desservant la paroisse Saint-Germain, une vraie fouine celui-là... Un finaud que ce maire, petit homme ayant un oeil égrillard qui prouvait qu'il était plus fidèle à sa mairie qu'à sa femme... Il avait un faux air de coiffeur du dimanche. Le député Guillaume Petit(27) était à couteaux tirés avec le maire, son concurrent à la députation. Guillaume Petit était en effet un petit député en caout­chouc racorni. Il tenait du renard et du lièvre... Il avait dû être énergique mais il était usé, non seulement par le travail mais aussi par une vie un peu accidentée...
Comme dans toutes les petites villes, il y a à Louviers des partis. Les aristocrates ou plutôt les gens à fortune... qui sont prétavoinistes. Les ouvriers sont pour Guillaume Petit, ainsi que quelques riches fabricants. Le sous-préfet entre deux car penchant du côté de Guillaume Petit qui était ou paraissait impérialiste sincère. Prétavoine était orléaniste, tout en affichant des opinions impériales quand c'était utile.
Resté huit mois à Louviers, G. connaissait déjà tout le monde. Les femmes sont généralement capables, s'occupent de la comptabilité, de la maison et ont beaucoup d'enfants qu'elles envoient à l'école ou chez les sœurs. Elles sortent peu, prennent l'air dans le jardin, vont une fois par an à une soirée et une fois à Paris... Les Louvoisiens se reçoivent entre eux et admettent difficilement les étrangers dans leur intérieur. Aussi les fonctionnaires font-ils bande à part. On disait qu'il y avait très peu de femmes de sous-préfet qui aient été acceptées en aussi peu de temps et avec un accueil pareil à celui qu'on nous avait fait(28).
Ainsi se termine la partie consacrée au séjour des Guynemer à Louviers. Par ailleurs, cet intéressant journal jette un oeil informé et critique sur les événements que connaît alors la France. Mme G. est une fervente supportrice de l'Empereur mais elle aime beaucoup moins l'Impératrice. Elle se classe volontiers dans le camp conservateur, n'appréciant pas les réformes libérales de la fin du Second Empire. Elle n'aime pas Emile Ollivier mais, par dessus tout, elle déteste les Républicains, Gambetta... Sa vindicte s'abat particulièrement sur ceux qu'elle appelle les "rouges" et, qu'en grande bourgeoise, elle qualifie de "lie du peuple". Elle ne peut donc pas supporter la Commune dont elle assiste aux premiers moments avant de se réfugier à la campagne. Fuir le danger, elle l'a déjà fait au moment de la chute du régime napoléonien où elle gagne l'Angleterre, son pays de naissance. Mais sa patrie, c'est la France et elle le montre à de nombreuses reprises. Son inquiétude à l'annonce des défaites militaires, son désespoir devant le bombardement de Strasbourg et la perte de l'Alsace (rappelons que son mari a été en poste à Saverne et qu'elle se plaisait beaucoup là-bas) ou encore devant les misères du siège de Paris, ne sont pas feints et elle reproche à ses anciens compatriotes leur attitude. Mais elle n'est pas prête à soutenir les efforts de guerre d'un Gambetta et n'apprécie pas l'action des francs-tireurs qui ont, c'est vrai, l'audace de s'en prendre au château familial et à "ses gens". Décidément, elle ne peut pas comprendre l'attitude d'un peuple, lui aussi patriote, et qui se bat avec ses moyens. Elle ne peut admettre tout à la fois le vote républicain, l'existence de socialistes, les manifestations hostiles à l'Empire ou aux défaitistes. Mais son aversion culmine avec la révolte des gardes nationaux et la Commune de Paris. Il n'empêche que son journal témoigne de la vision d'une femme sur les événements de l'époque. Ce qu'elle dit des Lovériens, qu'elle n'aime pas, est aussi caractéristique de la mentalité d'une femme habituée à vivre dans un autre monde.
Notes 25 à 28
25-Depuis 1855, Germain Prétavoine, ancien avocat devenu propriétaire.
26-Très belle, avec son portail gothique flamboyant, ce n'est pourtant qu'une simple église, même pas collégiale.
27-Guillaume Petit, manufacturier, a commencé une car­rière municipale en 1834 et l'a poursuivie jusqu'en 1874. Maire nommé de 1839 à 1849, il est obligé de se retirer devant l'hostilité que suscitent ses méthodes. Conseiller général de 1848 à 1871, il est député de 1863 à 1870. Il ne se représente pas en février 1871 et c'est Prétavoine, qui ne s'est jamais présenté contre G. Petit, contrairement à ce qu'affirme Mme G., qui est élu.
28-Mme G. a quelque peu changé d'avis sur les habitants de Louviers depuis son arrivée. Elle continue de les appeler Louvoisiens.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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