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L'enracinement lovérien de Mendès France
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Conférence de Monsieur Bernard BODINIER
Président de la S.E.D
Les 8 et 29 Novembre 2002.
Louviers - Evreux

 

 

L'enracinement lovérien
de Mendès France

 

 Pierre Mendès France vient pour la première fois dans l'Eure en 1927. Mais c'est en 1932, alors qu'il a tout juste 25 ans qu'il se lance, à l'appel de ses amis radicaux, dans le combat électoral. Fort de ce premier succès, il entreprend de s'implanter localement, sans doute pour conforter son siège de député acquis d'extrême justesse. Cette implantation passe par l'obtention d'une mairie et d'un siège de conseiller général. Le choix n'est pas difficile pour la mairie : Louviers est la ville la plus importante de la circonscription et les conseillers municipaux, majoritairement radicaux, ont besoin d'un chef de file face à une droite qui veut prendre sa revanche de 1929. Pour le conseil général, ce sera Pont-de-l'Arche. Cet ancrage local, PMF en demande régulièrement la confirmation après la douloureuse parenthèse de la guerre. Réélu dans ses mandats locaux, il accède en 1945 à la présidence du conseil général, tout en exerçant des responsabilités au plus haut niveau.
     
En décembre 1958, il n'est plus rien. Un communiqué laconique publié dans les journaux locaux annonce d'abord sa démission de la mairie de Louviers puis du Conseil général. Cette double annonce fait l'effet d'une bombe dans une ville et un département qui avaient largement contribué à l'assise politique de l'un des plus importants hommes d'Etat de sa génération. Comment celui qui fut le plus jeune député de France, le plus jeune maire de Louviers et sans doute l'un des plus jeunes conseillers généraux de l'Eure peut-il, à seulement 51 ans, abandonner ce "trou de province" qui lui avait donné tant de satisfactions ? Et notamment la ville de Louviers, son "meilleur mandat" selon lui, et qui l'avait toujours porté largement en tête depuis 26 ans, quelles que soient les élections.

                                           La conquête de la mairie de Louviers
     Les élections législatives de 1932 consacrent l'entrée du jeune Pierre Mendès France dans la vie politique locale. Légèrement devancé au premier tour sur l'ensemble de la circonscription, il bat de seulement 343 voix le député sortant, Alexandre Duval. Cette difficile victoire ne pouvait qu'amener le nouveau député à s'intéresser à l'ensemble de sa circonscription et à la plus importante ville, Louviers, où il avait obtenu personnellement 1 186 voix contre 982 à Duval et 130 au communiste Vimard, ce qui était a priori de bon augure.

La mairie de Louviers avant Mendès France
     Pour comprendre la situation municipale de la ville, il faut remonter quelques décennies en arrière et cela dans la mesure où les protagonistes de 1935, à l'exception de PMF bien sûr, commencent à ce moment là leur carrière politique. Ernest Thorel, maire depuis 1887, dirigeait la ville à la tête d'une municipalité républicaine modérée qui comportait quelques élus radicaux, comme son fidèle premier adjoint Thiberge ou le maçon Gouju. A sa mort, en octobre 1906, son homonyme Raoul Thorel, conseiller depuis 1896, est élu maire contre Thiberge qui en ressent une profonde amertume, malgré le cadeau qu'on lui fait en lui laissant prendre le siège de conseiller général du défunt. Mais sa joie est de courte durée. Au renouvellement général de juillet 1907, Raoul Thorel bat Thiberge qui, du coup, mène aux élections municipales de 1908, une liste d'Union des gauches mais est nettement battu. Il récidive en 1912 et a bien failli l'emporter. Sa liste d'Union républicaine obtient au premier tour sept sièges (dont lui-même, Gouju et un autre ancien adjoint d'Ernest Thorel, Mallet) contre onze à celle du maire, soutenu par le Comité républicain démocratique. Tout reste à faire puisque la majorité est de douze. Raoul Thorel est lui-même en ballottage (il n'est même arrivé qu'en 33e position) mais il réussit à emporter les cinq sièges restants, ce qui lui permet de garder son fauteuil de maire par quinze voix contre six à Mallet. Dans son discours d'installation, il se réclame de Poincaré, ce qui ne pouvait que l'éloigner davantage des progressistes. Selon la préfecture, Thiberge, Mallet et sept de leurs colistiers sont radicaux, Gouju radical socialiste. Raoul Thorel et Commandeur, devenu son deuxième adjoint depuis 1911, et six autres conseillers s'affirment républicains de gauche, cinq se disant progressistes, le dernier étant qualifié par le préfet de "réactionnaire" (il y en aurait eu quatre dans la municipalité précédente qui ne comprenait aucun radical).

     En novembre 1919, prétextant la dureté de la campagne de 1912, Raoul Thorel décide de ne pas se représenter (entrepreneur, il a aussi d'importantes affaires à gérer) mais il reste conseiller général. Et c'est une liste marquée à droite (malgré la présence de seize républicains de gauche), qui l'emporte facilement sur une liste socialiste, les radicaux, qui se sont séparés de leurs collègues de l'Entente républicaine, ayant choisi de ne pas se présenter. L'avocat Jean Lefèvre devient maire, malgré son score calamiteux (le plus mauvais de la liste), Commandeur restant deuxième adjoint. En 1925, la liste sortante l'emporte nettement (1 311 à 1 212 voix) sur celle du Cartel des gauches, menée par le conseiller sortant Anoyault, Malherbe, Rouley... (892 à 667) et sur celle du Parti communiste (164 à 147). Lefèvre se succède à lui-même, Commandeur devenant premier adjoint.

      Les radicaux se décident à relever la tête. Après bien des difficultés, ils finissent par constituer, pour les élections de 1929, une liste qui ne comprend que douze noms (Gouju, Milon, Paul Quemin, Fages, Malherbe, Rouley...) et qui affronte, en dehors de celle du maire sortant (Liste d'Union Républicaine et des Intérêts économiques), des listes du parti socialiste (vingt-deux noms) et du parti communiste (seize noms). Le premier tour voit la victoire des sortants (dont Commandeur) qui emportent dix sièges avec de 1 204 à 1 095 voix. Les radicaux obtiennent de 1 047 suffrages (Gouju) à 567, les socialistes de 647 (Mouly, chef d'atelier) à 348, les communistes de 255 (Vimard, employé) à 117. Devant le danger d'une nouvelle victoire de la liste "cléricalo-fasciste" de Lefèvre (La Dépêche du 3 mai 1929), les radicaux négocient avec les socialistes qui acceptent de se retirer en leur faveur (on a parlé un moment de fusion). Et ils vont chercher de nouveaux candidats pour compléter une liste dont ils confient la direction à l'ancien maire et toujours conseiller général, Raoul Thorel, avec lequel ils se réconcilient. Malgré le maintien des communistes, ils emportent les dix-sept sièges restants, distançant nettement leurs adversaires, recueillant de 1 358 (Gouju) à 1 017 voix, contre 922 à 811 aux amis de Lefèvre et 130 à 68 pour les communistes. Lefèvre, qui était arrivé en dernière position de sa liste au premier tour et qui perd 133 suffrages entre les deux tours, est éliminé avec six autres sortants. Raoul Thorel est élu maire par dix-huit voix et huit blancs, un conseiller étant absent. Dans un but de conciliation, il facilite l'élection comme premier adjoint de Commandeur (qui avait été son deuxième adjoint), qui obtient vingt-quatre voix. Il n'est pas payé de retour puisque les trois autres adjoints, ses amis Gouju, Fages et Anoyault, n'obtiennent que les dix-sept voix de gauche. Cet épisode ne pouvait que laisser des traces et la réconciliation des radicaux avec Thorel ne pouvait être totale.

     Lors de l'élection cantonale de 1931, les radicaux menacent d'ailleurs de présenter un candidat (Mordret, président du Comité radical, puis Paul Quemin) avant d'abandonner. Thorel est réélu avec 52,6 % des voix contre le vétérinaire et conseiller municipal de droite Hézon qui se dit républicain démocrate et contre un communiste. Thorel a fait un excellent score à Louviers même : 976 voix, soit 57,3 %. La ville paraît donc bien ancrée à gauche, d'autant que le PC a obtenu 118 voix (6,9 %).

Mendès France maire de Louviers
     Ce ne fut pas si facile que cela, en raison des contentieux antérieurs et, notamment, de la présence de Raoul Thorel qui hésitait et finit par se retirer de la compétition. On laissa cependant le vingt-troisième siège vacant sur la liste s'il changeait d'avis. Mendès France prend donc la tête de la Liste Républicaine avec huit sortants : l'adjoint Fages, Malherbe, Quemin, Rouley, Milon... mais pas Gouju qui se retire pour raison de santé. Les candidats appartiennent majoritairement aux classes moyennes traditionnellement républicaines sous la IIIe République. Les commerçants et artisans sont largement majoritaires (quinze noms). Les cadres, les professions libérales et intellectuelles viennent ensuite (huit), alors que les classes populaires ne sont représentées que par deux employés du chemin de fer.
      Mendès France affronte la Liste de Concentration républicaine menée par Commandeur et sept sortants, avec le docteur Blanchet qui dit être là "uniquement pour des questions d'hygiène". Les communistes présentent seulement cinq candidats, avec Vimard et Bascoul, parce que "la Cité laborieuse de Louviers a le droit d'être défendue au Conseil Municipal". Les socialistes alignent également cinq noms.
Pierre Mendès France, maire de Louviers 

     PMF organise une réunion le 30 avril, à 8 h 30 du soir dans un garage de la rue du Franc-Fief pour que ses colistiers sortants rendent compte de leur mandat. Ce faisant, il inaugure à l'échelle locale son idée de contrat avec les électeurs : programme électoral et compte-rendu de mandat ; ce qu'il avait déjà pratiqué au niveau de la circonscription. La réunion était réservée aux électeurs de Louviers qui devaient présenter leur carte à l'entrée et "à leurs dames". La campagne électorale se durcit entre les deux tours, le premier ayant vu l'élection de quatre candidats de la Liste Républicaine, dont PMF, arrivé en deuxième position (derrière Fages) avec 1 204 voix et un peu plus de 50 %. Une affiche "MERCI !" appelle à la mobilisation pour le second tour et une "grande conférence publique et contradictoire" est annoncée pour le 11 mai, à 6 h du soir, cour de la mairie. Une autre affiche de la Liste Républicaine dénonce "une manoeuvre de la dernière heure" de ses adversaires et, s'engageant à ne plus apposer d'affiche, demande de "mépriser les tracts que l'on se dispose, paraît-il, à glisser nuitamment sous les portes". Commandeur proteste contre l'affiche précédente et l'édition d'un nouveau numéro de La Dépêche auquel répondra, par ailleurs, une édition spéciale de L'Industriel, les deux journaux s'affrontant avec virulence. Commandeur dénonce aussi l'affiche de Gouju qui se vantait d'avoir été le mieux élu en 1929 alors qu'il n'était arrivé qu'en onzième position et n'avait élu qu'au second tour. Il fait placarder une affiche :

                            "Protestation de M. Commandeur
     Sournoisement, certains de mes adversaires font courir le bruit que c'est moi qui aurait donné mon nom aux nouvelles habitations de l'avenue des Amoureux. Je proteste et oppose le démenti le plus formel à ce grossier mensonge. Le seul grief que l'on puisse me faire est d'avoir cédé le terrain que je possédais à la SIHBM au prix 3 fois moins cher qu'il n'est vendu de l'autre côté de l'avenue" (après son échec, il continuera de dénoncer "une campagne déloyale et mensongère"). Enfin, il se plaint que la Liste Républicaine ne comporte que vingt-deux noms, alors que Vimard se présente seul (pour assurer "la défaite de la réaction et du fascisme") et il dénonce "un front commun radical, socialiste et communiste... Vous ne voterez pas pour le Désordre et la Révolution. Ni Réaction. Ni Révolution". De fait, la liste PMF bénéficie du retrait des socialistes et des communistes, inaugurant en quelque sorte le Front Populaire avec un an d'avance.
     
Malgré son forcing, Commandeur est battu mais de justesse. En tête de sa liste (si l'on excepte Blanchet), il n'arrive qu'avec huit voix de retard : 1 094 voix contre 1 102 au dernier de la Liste Républicaine. Le docteur Blanchet a fait le meilleur score (1 219 voix) et empêché le communiste Vimard d'entrer au conseil municipal (il a eu 896 voix).
     
Lors de l'élection du maire, Fages lit un message de Raoul Thorel (que la ville honorera quelques mois plus tard lors de l'inauguration de la salle des fêtes) : "Et vous, M. le Député, depuis trois ans, la communauté des intérêts de la Ville et de notre canton nous a amenés, en bons administrateurs, à une collaboration suivie et j'ai été heureux en toutes circonstances de trouver un précieux et sincère appui notamment dans les Ministères. Il m'a permis d'apprécier vos qualités de loyauté et de dévouement aux fonctions publiques que vous acceptez ; je suis heureux de pouvoir y rendre un public hommage". Puis c'est l'élection du maire. Pour remercier celui qui a sûrement joué un rôle déterminant dans la victoire, les conseillers plébiscitent l'ancien instituteur Fages en lui accordant vingt-quatre voix contre deux à PMF. Mais, comme il se doit, il refuse son élection et PMF devient maire de Louviers le 18 mai 1935, avec vingt-quatre voix, deux se portant sur Fages. Ses adjoints sont, dans l'ordre, Fages (remplacé à sa mort, en mai 1939, par Rouley), Milon, P. Quemin (qui cède sa place, en mai 1938, à Fromentin) et Malherbe.

Les premières conseillères municipales
     Dans son programme électoral de 1935, Mendès France parle de l'"introduction de femmes chaque fois que cela sera opportun au sein des commissions municipales et notamment des commissions d'assistance". En 1919, les suffragettes pensaient avoir atteint leur but, la Chambre des députés leur accordant le droit de vote à une large majorité mais le Sénat, dominé par les radicaux, refuse. Ce sera encore le cas sous le Front Populaire où Blum a pourtant décidé de nommer trois femmes sous-secrétaires d'Etat dans son gouvernement. Bien que cela ne figurât point aussi clairement dans son programme municipal, Mendès France décide de faire élire des conseillères municipales adjointes. Ce faisant, il n'innove pas complètement comme le montre l'initiative de Blum et d'autres villes feront la même chose.
     
Mendès France prépare activement ces élections, auxquelles sont invités à participer tant les hommes que les femmes, en soutenant la liste d'Action sociale. Les hommes boudent largement les urnes (46,6 % de participation au premier tour mais 56 au second) alors que les femmes se montrent plus intéressées, plus des trois quarts se déplaçant (77 %). Finalement, les candidates soutenues par Mendès France sont largement battues par des "indépendantes", qu'elles soient candidates ou non. Le conseil municipal les installe officiellement le 20 février 1937 en présence de la radicale Cécile Brunschvicg, sous-secrétaire d'Etat à l'Education.

Le député réélu devient conseiller général de Pont-de-l'Arche
     Son élection comme maire facilite la réélection de Mendès France comme député en mai 1936. Malgré les violentes attaques de Modeste Legouez, il obtient 47,6 % des voix au premier tour et 52,9 % au second. La ville, qui a voté à 57 % pour lui au premier tour, accroît la confiance manifestée lors des précédents scrutins (51,6 % en 1932, 51,9 % en 1935).
     
Il choisit d'étendre son influence locale et vise le Conseil général. Il aurait pu légitimement prétendre à la succession de Raoul Thorel qui meurt en janvier 1937, à 79 ans. Conseiller général pendant 30 ans, celui-ci s'était réconcilié avec la gauche radicale. Mendès France choisit de soutenir, avec l'appui de La Dépêche, son ami Paul Quemin qui affronte, en février, le socialiste Levasseur, le communiste Vimard et, surtout, l'industriel Paul Le Pelletier, qui se présente comme candidat du Comité d'Entente Républicaine et Sociale, soutenu par le Parti Social Français et L'Industriel. Le combat est rude et Quemin ne l'emporte que 74 voix (1 934 contre 1 860). Son avance est aussi modeste sur la ville (1 141 contre 1 012). Dans ces conditions, le renouvellement normal d'octobre 1937 s'annonce délicat et il le fut effectivement, Quemin devant se contenter de 13 voix d'avance. Sur la ville de Louviers, il a bien fait le plein des voix de gauche mais il ne devance Le Pelletier que de 99 voix. Ce qui montre que la position des radicaux et donc de Mendès France est encore loin d'être assise.
     
Mendès France décide de se présenter à Pont-de-l'Arche dont le siège est détenu par le maire réactionnaire du chef-lieu, Raoul Sergent, officiellement URD (Union Républicaine Démocratique), mais soutenu, lui aussi, par le PSF. La campagne électorale est dure et Mendès France doit laisser ses amis, en particulier l'avocat ébroïcien et polémiste de La Dépêche Jean Labeda, totalement l'assumer. Depuis la mi-septembre, il est malade et hospitalisé à Evreux dans la clinique du docteur Pougalle où il a été opéré de l'appendicite (on trouve parfois qu'il souffrait de la fièvre typhoïde). Il n'en sortira qu'à la fin du mois d'octobre. Malgré son absence du terrain, il frôle la majorité absolue au premier tour, avec 1 320 voix (soit 49,8 %) contre 1 175 à Sergent et 155 à Vassard, du PC. Ce dernier se retire et Mendès France est confortablement élu (57,6 %) au second tour où Sergent, qui avait d'abord annoncé son retrait de la vie politique, a perdu quelques dizaines de voix.

     Son entrée au Conseil général complète donc son implantation dans sa circonscription, en même temps qu'elle manifeste un intérêt pour l'échelon supérieur qu'est le département. A tout juste 30 ans, il est devenu l'une des personnalités les plus importantes de l'Eure, ce qu'a par ailleurs conforté son passage comme sous-secrétaire d'Etat au Trésor dans l'éphémère deuxième cabinet Blum (mars-avril 1938).

     Mais la montée des périls ne tarde pas à peser sur son destin. Dès le 25 mars 1939, il déclare qu'en cas de mobilisation il abandonnera ses fonctions de maire au profit d'Auguste Fromentin. Le 30 août, la municipalité s'organise en prévision du conflit : les tâches résultant de l'état de guerre sont confiées à P. Quemin et Fromentin prend effectivement la responsabilité de la commune. Mobilisé, comme trois autres de ses conseillers (dont Malherbe), Mendès France a gagné le théâtre des opérations. Le 29 juin 1940, un conseil municipal restreint (le maire, deux adjoints et cinq conseillers) se réunit en présence d'un officier allemand qui annonce la déchéance de Mendès France de ses fonctions et maintient Fromentin. Ce dernier est remplacé par Merlot en avril 1941 et un nouveau conseil municipal, nommé par le gouvernement de Vichy, est installé. Parmi sa vingtaine de membres, on retrouve deux des colistiers de Mendès France (qui leur en voudra), le docteur Blanchet et deux des femmes élues en décembre 1936.                                  

                                                                                     C’est sous ce béret et avec cette moustache qu’il s’évade…

                                       La "parenthèse" municipale de 1944 à 1953

 Le nouveau conseil municipal de la Libération
     
Après l'épreuve de la guerre, c'est enfin la Libération. Louviers est libéré le 25 août 1944. Le nouveau préfet nomme dans les semaines suivantes un nouveau conseil municipal qui se réunit pour la première fois le 5 octobre. Parmi les dix-neuf présents (huit autres les rejoindront quelques jours plus tard) figurent huit élus d'avant-guerre, dont Mendès France, Fromentin, Malherbe, Milon... Le préfet a nommé Marcel Quemin pour remplacer son frère Paul (décédé), les communistes Vimard et Bascoul, le socialiste Levasseur, les résistants Kuène (président du Comité d'épuration de Louviers), Delos et Miquel... et une femme, Madame Langlois.
     Mendès France, nommé maire par le préfet, refuse de prendre la tête de la municipalité en raison de ses obligations nationales (il est ministre de l'Economie nationale depuis septembre dans le gouvernement provisoire du général de Gaulle qu'il a accueilli dans sa bonne ville le 8 octobre). Fromentin est donc élu maire, entouré de quatre adjoints, Malherbe, Rouley (toujours déporté et qui ne reviendra pas, il est remplacé par Vimard), Marcel Quemin et Delos. De fait, dans les mois qui suivent, Mendès France est toujours absent (huit fois sur dix) aux séances du conseil municipal.  

Les élections municipales de l'union forgée dans la résistance
     Ces absences n'empêchent pas PMF de prendre la tête de la liste qui se présente aux suffrages des Lovériens, le 29 avril 1945. Il vient de quitter le ministère de l'Economie mais est absorbé par la mise en place des nouvelles institutions financières internationales. Présent à Bretton Woods, il est membre du Comité des Directeurs du Fonds Monétaire International et de la Banque Internationale pour la Reconstruction et le Développement, ce qui le retient de longs mois à New-York. Ce sont les premières élections (provisoires en attendant l'organisation nouvelle des pouvoirs publics) d'après-guerre. Elles se déroulent au scrutin de liste majoritaire, comme avant-guerre. Pour la première fois, les femmes votent.

      Sa Liste Communale d'Union Républicaine est "une liste de bons Français, pas un seul n'a collaboré". Patronnée par l'Union des Femmes Françaises et le Front national (Kuène), elle comprend un large éventail de sensibilités, allant du parti communiste (Vimard, Bascoul) au MRP, en passant par le socialiste Levasseur (six SFIO en tout) et les "anciens" Fromentin, Malherbe..., qui constituent le noyau central radical-socialiste (douze candidats). Les mouvements de résistance ont désigné huit d'entre eux, Marcel Quemin, Kuène (dont la femme vient de mourir en déportation), Margat... et Savoye (pas encore rentré). Enfin, la liste comprend trois femmes et fait une large place aux sinistrés qui sont six et font l'objet d'une attention particulière. Socialement, la structure de la liste rappelle celle de 1935, avec une prépondérance des commerçants et artisans, qui sont encore douze. Les ouvriers et employés font toutefois un net bond, passant de quatre à dix, les catégories supérieures n'étant plus représentées que par cinq personnes. Mendès France est déçu de n'avoir pu faire une plus large union, l'industriel Miquel ayant choisi de faire une liste concurrente, qui ne réunira que dix noms, avec Mme Lair... Cela ne l'empêche pas d'être très largement élu, avec toute sa liste dont les suffrages vont de 2 067 à 3 004 voix, lui-même arrivant en septième position avec 2 600 suffrages (66,9 %). Miquel a dû se contenter de 1 480 voix.
                                                  
 Avec le Général De Gaulle, à Louviers, le 8.10.44

     Le 18 mai, Mendès France est normalement élu maire par vingt-quatre voix, un suffrage se portant sur Fromentin. Mais, comme à l'automne précédent, il refuse le poste en raison de sa santé, de sa charge de député qui lui prendra beaucoup de temps et de ses fonctions internationales. Et de fait, il sera pratiquement toujours absent, n'étant présent qu'à six séances sur dix-neuf entre avril 1945 et octobre 1947. Fromentin est donc élu maire par vingt-quatre voix, deux irréductibles votant pour PMF. Malherbe, Levasseur, Vimard et Savoye occupent les postes d'adjoint.

La difficile élection de 1947
     En octobre 1947, les électeurs sont de nouveau appelés aux urnes pour désigner une municipalité qui restera en place six ans. Le mode de scrutin, proportionnel avec panachage, favorise la multiplication des listes et la dispersion des suffrages, sans compter que s'ajoute le système de votes préférentiels, Mendès France ne parvient pas à maintenir la coalition de 1945 et il mène donc une Liste Républicaine d'Action communale et de Reconstruction, avec Fromentin devenu entre-temps conseiller général. Soutenu par les socialistes qui présentent six candidats (dont Levasseur et Douville), il aligne surtout des radicaux et des "républicains" sans appartenance politique déclarée (Kuène, Margat...). La part des commerçants et artisans a diminué par rapport aux élections précédentes. Ils ne sont plus que huit, soit trois de moins que les ouvriers et employés. La liste de Mendès France s'oppose donc à ses anciens partenaires communistes (Vimard, Bascoul) de la Liste d'Union Républicaine et résistante de Défense des Intérêts Communaux, et au RPF mené par Eonin. On retrouve donc les principales tendances nationales dans le contexte international des débuts de la guerre froide.
      Le dépouillement est sans doute difficile et long et le résultat surprend. La liste PMF arrive en tête mais sans atteindre la majorité absolue. Ses voix oscillent entre 2  352 et 1 478, ce qui lui donne treize élus. Le RPF (1 899 à 1 387, soit un peu plus du tiers des voix) en obtient dix et le PC (1 028 à 543 et près de 15 % en moyenne) quatre. Deux des trois femmes de la Liste Républicaine sont battues et Mendès France ne peut faire élire aucun ouvrier, ce qui le désespère quelque peu (il proposera quelques mois plus tard la création d'une commission ouvrière pour palier l'absence d'ouvriers dans son conseil mais il doit y renoncer devant l'opposition conjointe de ses adversaires). PMF peut être personnellement satisfait de son score : premier avec 2 352 voix et 777 signes préférentiels mais, avec 55,9 %, ce qui reste très confortable, il est en baisse par rapport à 1945. Lui reprocherait-on son éloignement de la scène lovérienne ? L'autre surprise vient de l'élimination de Fromentin, le maire sortant, qui n'arrive qu'en quinzième position avec 1 697 voix et 273 votes préférentiels. Levasseur (2 045 et 469), Malherbe (2 010 et 491), Kuène, Margat, Quemin... ont échappé au même sort. On peut noter l'entrée sur la scène lovérienne de l'instituteur Jumelle, élu sur la liste PMF qui ne compte plus qu'une femme, comme celle du RPF.

     La défaite de Fromentin, qui sera aussi battu, de 135 voix,  au conseil général en 1951, en raison du maintien du candidat communiste, oblige Mendès France à se trouver un autre remplaçant puisque, encore une fois, il refuse le poste de maire, pour les mêmes raisons que précédemment, sa santé, son travail de député, sa nécessaire présence à New-York. Et il sera de fait absent à vingt-quatre séances sur quarante entre 1947 et 1953. Lors du scrutin, il obtient cependant dix voix (celles du RPF qui n'a pas présenté de candidat), contre douze à Malherbe et quatre à Vimard. Au second tour, Vimard se retire et Malherbe est donc élu par seize voix, Mendès France conservant ses dix. En prenant ses fonctions, Malherbe fait l'éloge de Fromentin, hommage auquel s'associe PMF mais "la loi est la loi". Dans un but de conciliation, Mendès France propose à chacune des listes adverses un poste d'adjoint. Eonin en revendique deux et l'entente ne peut se faire. Alors, Levasseur (vingt et une voix), Quemin, Margat et Douville (seize voix chacun) deviennent adjoints. Cependant, l'entente a semblé régner sur les grands sujets de politique municipale.

 La préférence pour le département.
      En octobre 1945, Mendès France ne peut obtenir la tête de liste de son parti et doit accepter de n'être qu'en deuxième position derrière Chauvin. Avec seulement 30,9 % des voix dans l'étendue de l'ancienne circonscription de Louviers (38,2 % dans la ville), les radicaux n'obtiennent qu'un siège et PMF doit ronger son frein. Fort heureusement, l'élection promise de Chauvin au Conseil de la République lui permet de mener la liste radicale aux élections de 1946 et de retrouver, dès le mois de juin, un mandat parlementaire. Il le conserve sans problème ensuite, profitant même de la loi des apparentements. Les Lovériens lui apportent régulièrement leur confiance : 54,6 % en juin 1946, 52 % en novembre de la même année, 47,5 % en 1951 où la situation est plus difficile, mais  58,6 % (3 113 voix) en 1956.
     
Par ailleurs, il conserve son siège de conseiller général de Pont-de-l'Arche assez facilement et devient, en octobre 1945, président du Conseil général. Il est réélu chaque année à ce poste, très difficilement en 1951 mais la situation s'améliore par la suite.

                                 Le premier notable du département redevient maire de Louviers

      Mendès France décide en effet de revenir à plein temps (il n'a plus de responsabilité internationale) à Louviers. Il y célèbre son jubilé de 20 ans de vie parlementaire en présence d'Edgar Faure, le 28 mars 1953. Sa Liste Républicaine d'Action Communale pour la Prospérité et la Reconstruction de Louviers retrouve en face d'elle les mêmes adversaires qu'en 1947 : une Liste d'Action sociale et d'Intérêt Communal, qui a pris la suite du RPF (Eonin, Cottard, Gauchet, Barral) et une Liste d'Union Ouvrière et Démocratique présentée par le PCF "Pour la défense des mal-logés et sans logis, Pour le secours aux chômeurs et la Renaissance économique de la ville de Louviers" (Bascoul, Mlle Villard). Socialement, la liste menée par Mendès s'affirme représentative des classes populaires et moyennes, avec un rééquilibrage au profit des catégories supérieures qui ont neuf représentants, contre onze aux ouvriers et employés et seulement sept pour les commerçants et artisans dont le nombre ne cesse de reculer. Cette évolution traduit incontestablement celle de la sociologie de la ville dont la population a commencé à augmenter. Mendès France mène une campagne dynamique, multipliant les réunions de quartier (dix en tout) pour rencontrer ses concitoyens.

     La liste Républicaine arrive plus largement en tête qu'en 1947 : 3 853 à 2 739 pour les élus, le dernier non élu obtenant 2 566. Les chiffres sont respectivement de 1 795, 1396 et 889 pour l'Action sociale et de 720, 612 et 429 pour le PC. Personnellement, PMF fait un score impressionnant : 2 938 voix, soit 65,8 %, et 915 votes préférentiels. Il permet à sa liste, qui dépasse en moyenne les 60 %, d'avoir la majorité absolue au conseil avec dix-sept sièges contre sept et trois à ses concurrents qui ont reculé (moins de 30 % pour l'ex-RPF et un peu plus de 10 % pour le PC). Il n'a pas plus de chance qu'en 1947 avec les femmes : deux candidates, une réélue (Mme Roudier). Il dit aussi regretter de "n'avoir pu faire entrer des ouvriers dans son conseil", ce qui n'est pas tout à fait vrai puisqu'un ajusteur et un linotypiste y font une timide apparition.
      Contrairement à 1947, et bien que jouant un rôle actif à l'échelle nationale (il est pressenti pour former le gouvernement en juin 1953), il décide de briguer le poste de maire. Ce qui ne plaît visiblement pas à Malherbe, qui avait mené conjointement la campagne électorale avec lui et avait obtenu un excellent résultat avec 3 451 voix dont 626 préférences, soit le double dans ce dernier cas de Levasseur, Douville et Margat, eux aussi très estimés dans la ville.
     
En installant le nouveau conseil, Malherbe remercie ses collègues et adresse "un merci particulier à M. Mendès France pour ses nombreuses interventions près des grandes administrations qui ont bien besoin d'être secouées". En réponse, PMF rend "hommage au travail du maire auquel revient une large  part des résultats obtenus". Cet assaut d'amabilités ne doit pas cacher l'amertume de Malherbe, candidat radical dès 1925, conseiller municipal en 1929, adjoint de Mendès France en 1935 et de Fromentin ensuite, maire de 1947 à 1953. Aussi, une fois l'élection de PMF acquise, se contente-t-il de dire "qu'il n'a aucune déclaration à faire ; il demande simplement à tous ses collègues de faire tout leur devoir pour le bien de la ville de Louviers". Comme au gouvernement où il refusera par avance le soutien des communistes, Mendès France peut se passer de l'appoint de ceux-ci et il est donc élu maire par seize voix contre sept à Gauchet et trois à Mlle Villard. La municipalité est largement renouvelée avec le retrait de Malherbe, Douville et Levasseur, les postes d'adjoint allant dans l'ordre à Guérin, Margat, Vincelot, Jumelle et Hyaumet. Le calme règne semble-t-il dans l'assemblée municipale où les opposants se voient confier des rapports, y compris sur des sujets essentiels.
     
Le 10 octobre 1954, PMF est reçu officiellement par la municipalité et la population qui honorent leur maire devenu Président du conseil le 19 juin : "La population entière manifeste son attachement à son Maire et exprime sa fierté de voir le premier magistrat de la Cité à la tête du gouvernement français". Cette fois, ses responsabilités nationales ne lui font pas abandonner Louviers. Cette volonté du nouveau maire de reprendre en mains les affaires de la cité se concrétise par une plus forte présence aux séances du conseil dont il ne rate que six réunions sur trente-six pendant ses cinq ans et demi de mandat. Il n'est finalement absent que pendant sa présence à la tête du gouvernement.
     
Il a aussi la satisfaction de voir élire comme conseiller général de Louviers son adjoint Jumelle qui, bénéficiant du désistement du PC, bat nettement Mlle Mac Carthy (4 115 contre 3 460), en avril 1958. Lui-même est brillamment réélu, dès le premier tour, à Pont-de-l'Arche. La remontée de la gauche sur l'ensemble du département lui permet de rester sans problème président du conseil général, par vingt voix contre dix à de Montullé, les autres voix se dispersant sur des non candidats de gauche.
     
Tout paraît parti pour durer. Mendès France bénéficie du soutien massif et sans faille de La Dépêche. Ses scores électoraux sont en hausse constante depuis 1951 et il est pratiquement plébiscité à Louviers. Il arrive largement devant ses colistiers et fait mieux dans la ville que ses amis qui se présentent dans le canton de Louviers. S'il fait un peu moins bien aux législatives, la ville lui fournit les meilleurs résultats de la circonscription et elle l'a même très largement suivi lors des référendums de 1946 où il recommandait, déjà, de voter non. Son assise municipale repose sur une alliance de type Troisième Force avec des modérés et les socialistes (qui n'ont jamais réussi à s'implanter à Louviers, pas plus que dans le canton de Pont-de-l'Arche ou la circonscription). Sa municipalité apparaît comme largement représentative des classes moyennes qui travaillent dans les différents secteurs. Il réussit à se passer du PC qui reste cependant influent (nettement plus de 10 % dans la ville). Tout au plus peut-il regretter que les ouvriers et les femmes soient largement absents de son conseil municipal. Mais s'il présente à chaque fois plusieurs ouvriers, il n'aligne au plus que trois femmes !

                                Epilogue

 La défaite du 23 novembre 1958
     Les événements de mai 1958 inquiètent Mendès France qui mobilise contre les risques de dérive autoritaire. Le 18 mai 1958, il réunit le conseil municipal en séance extraordinaire et fait voter une motion de fidélité aux institutions républicaines par seize voix contre sept. (Le Conseil), "Profondément ému devant la situation créée par les mouvements factieux à Alger et dans la métropole. Considérant que nul en dehors des institutions légales n'est qualifié pour interpréter la volonté du peuple français. Condamne les menées qui séparent une partie de la population algérienne de la métropole et risquent de conduire la pays à la guerre civile et regrette que les sollicitations extérieures aux pouvoirs légaux ajoutent en ces heures graves aux épreuves de la Nation. Demande au chef d'Etat et au gouvernement d'assurer strictement le respect de la loi et affirme son indéfectible attachement aux libertés démocratiques et son dévouement sans réserve à la République". Les opposants attendront le 13 octobre, alors que le conseil s'était réuni deux fois entre-temps, pour déposer un autre texte.
     
Mendès France s'oppose aux nouvelles institutions préparées par le général de Gaulle, même s'il avait fait adopter par le conseil municipal, en juin 58, un vœu demandant le rétablissement du scrutin d'arrondissement. Il appelle à voter "NON pour sauver la liberté menacée et ramener la paix", au référendum du 28 septembre 1958. Il n'est pas suivi, le oui l'emportant largement : 71,2 % dans le canton de Pont-de-l'Arche, 76,2 dans celui de Louviers. Aux législatives qui suivent, le 23 novembre, il est nettement battu dans la circonscription de Louviers. Montagne est élu dès le premier tour avec plus de 53 % des voix, PMF n'en recueillant même pas 28. Il est devancé partout, y compris dans les cantons de Louviers et Pont-de-l'Arche, où il ne recueille respectivement que 35,3 et 31,2 % des voix, contre 50 et 45,6 à Montagne. A Louviers, injure suprême, il n'atteint pas 40 % (39,2) et est devancé par Montagne de 441 voix. Louviers était-il "en liesse", comme l'écrit L'Impartial des Andelys ? Ou plus simplement groggy ?

La démission
     
Fidèle à son habitude, Mendès France remercie ses électeurs dans La Dépêche du 29 novembre. "Aux amis connus et inconnus qui m'ont une fois de plus le 23 novembre marqué leur confiance et leur fidélité, je veux dire tout d'abord mon immense et inaltérable gratitude. Je veux dire aussi qu'ils peuvent être assurés de s'être prononcés dans le sens de l'intérêt national véritable... Dimanche, la calomnie - distillée contre moi depuis des années - a eu le dessus. Ce n'est pas la première fois : en d'autres temps, Clémenceau, Jaurès et Léon Blum ont suscité les mêmes haines, subi les mêmes attaques furieuses, essuyé les mêmes revers électoraux pour avoir dit la vérité. Car il en coûte parfois de défendre la vérité contre les mensonges intéressés et contre la démagogie. Mais il est sans prix d'avoir la conscience nette. A l'issue de cette rude bataille, la mienne est en repos". Mais, dans le même journal, et cela apparaît quelque peu contradictoire avec le texte précédent, il fait publier sa lettre au préfet datée du 27 courant. "J'ai l'honneur de vous remettre ma démission de Maire de Louviers et de Conseiller municipal. Mes amis du Conseil municipal m'ont fait part de leur intention de donner également leur démission et de se solidariser pleinement avec moi. J'ai insisté auprès d'eux dans l'intérêt de la ville et pour que ne soit pas interrompu le travail que nous avons jusqu'ici fait ensemble pour qu'ils conservent leurs fonctions et pour qu'ils poursuivent l'administration des intérêts communaux. J'espère vivement qu'ils répondront à mon appel".
     
Certainement ulcéré de sa défaite, la première depuis 26 ans, et il est le seul parlementaire du département éliminé dès le premier tour, il en tire donc immédiatement la conclusion qu'il ne peut continuer d'exercer un mandat alors que ses électeurs ne l'ont pas soutenu. Et cela bien que le contexte de l'élection soit fort différent de celle d'un maire. Toujours est-il que le préfet accepte sa démission, alors qu'il refusera celle des maires de Bernay et Pont-Audemer.
     
Quelques jours plus tard, le 6 décembre, il réunit sa majorité du conseil général et décide de démissionner (sa lettre était prête depuis le 27 novembre) de cet autre mandat.

Les mendésistes se maintiennent au pouvoir
     
Héon, revenu au radicalisme, est élu à la présidence du Conseil général, le 15 décembre. La continuité demeure, d'autant que le radical socialiste Martin maire de Montaure est élu comme conseiller général de Pont-de-l'Arche.
     
Comme elle est assurée à Louviers où les autres élus sont finalement restés en place. Le 13 janvier 1959, après que le conseil municipal de Louviers ait été complété, Vincelot est élu maire par dix-sept voix. Il prononce alors un vibrant hommage à son prédécesseur. "Ma première pensée va vers Pierre Mendès France. Notre ville a eu le très rare privilège de compter parmi les siens une personnalité exceptionnelle qui était et restera sa fierté. Je salue le grand Français, le Patriote, dont l'intelligence supérieure et la sûre clairvoyance lui avaient donné comme impératifs, après tant d'années de souffrances et d'incohérence politique : tout faire pour sauver notre Pays du chaos et lui redonner sa place dans le monde. Maire de notre ville pendant de nombreuses années, il a tout de suite dirigé et orienté l'administration municipale vers un modernisme hardi, tendant toujours, de façon soutenue, vers un mieux-être pour tous et vers un attrait particulier qui situe Louviers au nombre des villes les plus accueillantes. Vivre, vivre sainement, c'est là aussi l'un des buts essentiels que s'était fixé notre Maire. Et, dans cette agglomération ouvrière tellement meurtrie par la guerre, le problème du logement était la principale préoccupation, voulant à tout prix que chaque foyer ait au moins un foyer décent. Depuis quelques années, des industries nouvelles s'installent chez nous... Travailleur infatigable, aux forces intellectuelles illimitées, d'un coeur dur pour lui-même, mais toujours en éveil au contact de la misère des autres, Pierre Mendès France a rendu pendant plus d'un quart de siècle, comme député, des services immenses à notre département et à la Nation... C'est une grande figure qui honore la France, qui nous honore, en particulier, nous, Lovériens".

     En mars suivant, lors des élections municipales, qui se déroulent au scrutin majoritaire, la liste d'Action Communale menée par Vincelot emporte, avec plus de 2 500 voix de moyenne, seize siège au premier tour. A la tête de la Liste d'Union Républicaine, Montagne, qui n'a obtenu que 1 744 suffrages (il est même devancé par ses colistiers Eonin et Gauchet), préfère ne pas se maintenir. Ce faisant, il laisse face à face les "mendésistes" et les communistes qui avaient approché les 1 000 voix au premier tour et améliorent leurs positions au second qui voit cependant le triomphe des amis du maire qui gagnent les onze sièges restants. Les Lovériens choisissent la continuité et effacent ainsi leur vote de novembre précédent. Mais l'ont-ils fait par culpabilité rétrospective ou, tout simplement, parce qu'ils appréciaient l'équipe municipale en place ? 

     Après 26 ans de présence locale, ces 26 ans dont PMF fait d'ailleurs à l'occasion un argument de campagne électorale, il quitte donc et définitivement la ville de Louviers (dont il n'a finalement vraiment été maire que dix ans), son canton de Pont-de-l'Arche (qui l'avait élu depuis 1937), la circonscription qui en avait fait le plus jeune député de France en 1932 et le département de l'Eure dont il avait dirigé le conseil général pendant treize ans. Le retour raté de 1962 dans la circonscription d'Evreux où il est battu par l'un de ses plus farouches adversaires, Jean de Broglie, a dû encore ajouter à son amertume. Lui qui affirmait dans son discours d'investiture de juin 1953 : "On n'est jamais battu lorsqu'on a raison devant le peuple de France" et qui affirmait en 1955 : "Je ne connais pas d'homme politique battu pour avoir dit la vérité à ses électeurs" a dû souvent ressasser ces phrases, prononcées c'est vrai dans un tout autre contexte, celui des difficultés gouvernementales de la IVe République. Mais elles invitent à se poser la question de savoir si on peut avoir raison contre "le peuple de France". En octobre et novembre 1958, les électeurs ont donné tort à Mendès France sur le thème des institutions nouvelles. Ils n'ont pas condamné le maire de Louviers ou le conseiller général de Pont-de-l'Arche, ni même le président de l'assemblée départementale. Le premier notable de l'Eure donne l'impression d'abandonner la partie après son premier échec électoral qu'il aurait d'abord présenté au lendemain de sa défaite comme un "accident de travail". Qu'il en ait ressenti un profond désamour pour Louviers (où il gardera cependant sa maison des Monts et où ses cendres ont été dispersées) et pour l'Eure, cela peut se comprendre aisément. Mais n'est-ce pas aussi le jeu normal de la vie politique ? Les électeurs ne renouvellent pas systématiquement le mandat de leurs élus, sinon ce ne serait plus la démocratie. N'est-ce pas aux hommes politiques de convaincre, par un savoir-faire pédagogique dont PMF ne manquait pas, les citoyens du bien-fondé de leurs arguments ? N'est-ce pas aussi par le biais de son implantation locale que PMF a pu prétendre aux plus hautes responsabilités nationales ? Et cette base paraissait bien solide, à Louviers, dans le canton de Pont-de-l'Arche et même dans la circonscription où seul le canton d'Amfreville lui échappait. PMF s'en va alors qu'il avait conforté ses positions électorales peu de temps auparavant et largement renouvelé son équipe municipale. Mais la déception était sans doute trop forte pour passer sur ce qui n'aurait pu être qu'un incident dans le parcours d'un homme politique qui n'a encore que 51 ans.

     Sa disparition de la scène politique euroise laisse orphelins les mendésistes du département qui se sont efforcés de prolonger son action dans leurs différents niveaux de responsabilité. Mais dès le milieu des années 60, ils perdront la municipalité de Louviers (gagnée par l'extrême gauche puis par Montagne), le canton de Pont-de-l'Arche (au profit du même Montagne) et la présidence du Conseil général conservée par Héon mais avec le soutien de la droite. Le mendésisme a donc vécu sur le plan de l'exercice des responsabilités.

     Et s'il reste aujourd'hui quelque chose de Mendès France, c'est bien, en dehors du lait dans les écoles et du souvenir qui s'estompe avec la mort de ses partisans, son intelligence, sa formidable capacité de travail, son idéal politique de justice, sa grande rigueur morale et financière, un souci d'efficacité qui suppose d'éviter toute polémique inutile et la politisation des instances d'administration une fois les élections passées. On retiendra encore la notion de contrat avec les électeurs qu'il voulait informer et à qui il voulait dire la vérité. Malgré ses nombreuses obligations, il est présent à Louviers autant qu'il le peut. Il n'hésite pas à aller à la rencontre des habitants, organise des réunions de quartier...

     S'il fut aussi violemment attaqué par ses adversaires, ce n'est pas seulement pour son appartenance à la communauté juive, c'est parce qu'il dérangeait. Les idées qu'il défendait à l'échelle nationale ont fini par focaliser à l'échelle locale les oppositions à la politique telle qu'il la concevait. Mais lui-même ne provoquait-il pas ces réactions en mêlant politique nationale et locale ? Pour les municipales de 1947, il annonce dans sa profession de foi un "programme politique". Tout en reconnaissant que "les élections municipales ne sont pas, en principe, politiques", il ajoute : "Nous n'oublions pas que par delà les questions municipales, le résultat du 19 octobre conditionnera l'avenir du pays sur le plan économique et financier, comme sur le plan de notre politique étrangère". Et il persiste en ce sens lors des élections cantonales de 1958 où il s'adresse à ses électeurs : "Je vous demande, en me renouvelant votre confiance, d'approuver la seule politique qui peut permettre le rétablissement de la paix en Algérie dans la sauvegarde des vrais intérêts de la France". Cela lui vaudra la candidature d'un radical algérien.

     Quoi qu'il en soit Mendès France n'en continue pas moins d'exister, notamment à Louviers où son oeuvre est encore largement inscrite dans le paysage urbain (Reconstruction, zone industrielle, écoles Herriot, Anatole France, Jean Macé...). L'ancienne rue de l'Hôtel de ville (inaugurée le 29 octobre 1982) porte son nom qui devrait être donné aux nouvelles constructions du centre-ville, en attendant peut-être un autre symbole de son passage à Louviers. On connaissait autrefois Louviers pour son industrie textile et sa chanson. Aujourd'hui, n'est-ce pas un peu à cause de son ancien maire que la ville doit d'être encore citée ?
                                                                                         Bernard Bodinier

 Quatre personnalités lovériennes : MM. Fromentin, Mendès France, Martin et Loncle photographiées aux Monts

      

 

     

   

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